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 Un rendez-vous quotidien en avril - mai 2005
 
    Sur la route
Dans le cadre de l'émission Feuilleton
diffusée du lundi 25 avril au 20 mai 2005 de 11h à 11h20

Par : le département de la fiction. Réalisation : Christine Bernard-Sugy.
Adaptation radiophonique du chef d'oeuvre de Jack Kerouac On the road (1957), dans une nouvelle traduction signée Catherine de Saint-Phalle, et une réalisation de Christine Bernard-Sugy.
Vingt épisodes.
 
 
 
 La nouvelle traduction de Catherine de Saint-Phalle



Ma rencontre avec Kerouac et Sur la Route.
Pourquoi j'ai traduit ce livre?


J'ai lu et découvert en anglais Jack Kerouac et On the Road en 1996 à l'âge canonique de trente-huit ans. On lit cela d'habitude avec le vent dans les cheveux et le moteur à fond. A cet âge, on le dévore. Cette lecture devient un peu comme un mythe qu'on a dans la peau ou une bouteille que l'on boit au goulot. Quand j'en ai parlé autour de moi avec enthousiasme, j'ai été surprise de voir que ce livre était resté sur les rayonnages de jeunesse.
Des générations d'Américains connaissent Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, j'en connais même un qui a raté son examen de passage à l'université, pour s'être englouti en leur compagnie au lieu de réviser. Mais combien de Français s'étouffent de rire en se souvenant de Sal confronté en plein exercice au drapeau américain que la veille, ivre mort, il a dressé à l'envers? ou de ce même Sal qui supplie les gars dont il est supposé être le gardien de bien vouloir la mettre en veilleuse mais qu'il ne dit pas non à la première offre d'un verre et qu'il en prend même deux ? Qui a été hanté par l'étrange et mystique courtoisie du fou furieux Rémi Boncoeur ? Qui donnerait ses dents en or pour entendre Mississippi Gene chanter de sa voix à l'accent de rivière des complaintes qui toutes 'racontaient comme il était parti loin et comme il aimerait rentrer la retrouver mais, voilà, il l'avait perdue' ?
Ce ne fut pas pour moi un phénomène de génération.
Pourquoi ai-je traduit On the Road ? Quand on reçoit un coup de poing dans l'estomac, que peut-on faire d'autre que de tomber à genoux ?
Je venais de passer un mauvais moment dans ma vie et sur un coup de tête sans consulter personne ; je vivais seule à la campagne à ce moment-là; je me suis mise à traduire. Tout de suite, j'ai eu l'impression de le prendre en dictée. Je me balançais sur ma chaise et cela a littéralement englouti ma vie pendant un an.


Est-ce un livre mystique?

Même les Américains ont enfermé Kerouac dans la Beat Generation, la drogue, l'alcool, les voitures. Il s'agit en effet de cette fureur, mais aussi et presque surtout d'une fureur mystique, d'une vision, d'une quête spirituelle. Qu'importe le flacon, c'est de l'ivresse dont il s'agit. C'est donc un livre mystique par excellence, celui d'un catholique européen qui fuit le moule qui ne peut contenir sa foi. Évidemment, il n'a pas un ton jésuitique et manque d'onction et de componction… mais la folie sainte est partout, tout le temps.
Cette quête spirituelle passe à l'as dans la première traduction. En effet, pourquoi traduire complètement malade de désir pour une femme, alors que Kerouac écrit que Dean était vermoulu de désir pour elle comme si Dean était brisé, fatigué d'enchantement, littéralement envahi d'une faiblesse mystique. Dean n'usait pas non plus de séductions d'amoureux car il n'est jamais stratégique, mais il attaquait déjà de son âme d'amoureux.
Ce même Dean ne supplia pas et n'implora pas Mary Lou à deux genoux, mais a prié et a supplié à l'autel de ses genoux car même son érotisme est mystique, je dirais même surtout.
A nouveau l'âme de Dean ne fut pas au septième ciel , mais était aux cent coups car il courait à perdre haleine avec whoopees !
Dean Moriarty n'appelle pas les filles mon chou - mais bébé Il ne traite pas les hommes de mec, de pote, de mon vieux, de copain, ces à peu près laïques et sans vigueur, mais les nomme Hombre, toujours Hombre, cet Hombre mexicain si présent à la fin du récit, ce Man qui scande le livre et célèbre l'humain éternel mais aussi l'amitié pudique, le frère humain.
Quel livre, enfin, à la fois, donne à se taper sur les cuisses et à pleurer devant " de fabuleux cierges jaunes, catholiques et romains qui explosent ensuite comme des araignées collées à travers le ciel étoilé " ?
En résumé, Kerouac n'a jamais un langage branché mais inspiré et éternel. Les Mexicains ne sont pas de vrais mecs mais des véritables pointures, des hommes à la mesure des âmes qui les habitent.
Toujours dans cette même dimension mystique, la notion du temps kerouacienne est empreinte de spiritualité. Kerouac est le maître du Temps rond - celui des Mexicains, celui des enfants, celui des accrocs à la benzédrine, celui des Fous. Celui du coeur qui bat, du Fou à l'intérieur de nous qui nous dit d'y aller, oui, là, par là, parce que là, nous avons notre cri à pousser, notre voyage à faire, notre prière à dire, celle du chien qui aboie vers le ciel, celle qu'il a dite toute ta vie, dans tous ses livres.
Ceci a fait de ce travail une gageure car il fallait ré-inventer en français, entendre ce qu'il a entendu.
Mystiques aussi sont les rencontres, toutes de hasard, qui ont mené ma traduction dans les mains de Bernard Comment. Celles de Philippe Delaroche, Bernard Wallet et Catherine Gfeller qui ont croisé ma route et qui lui ont parlé de mon texte. Sans oublier la sensibilité de Bernard Comment qui l'a lu sans me connaître et a eu la bonne idée de le confier à Céline Geoffroy avec laquelle j'ai travaillé avec tant de plaisir.


Quelle est la lecture que je propose du roman? Quelle est la différence avec la lecture proposée par la première traduction?

Le traducteur de 1960 s'est exprimé dans le ton de l'époque, mais, aujourd'hui, à mon sens, ce texte ne rejoint plus la langue intemporelle de Kerouac. On ne peut le mettre à la taille 1960 ou 2005 comme une paire de chaussettes. Il n'est pas soumis à la mode, c'est un texte universel. Le plus fort c'est que Kerouac utilise énormément d'argot, mais, par magie, ses expressions à lui ne datent pas, bien qu'elles soient d'une certaine date! C'est vraiment un tour de force. Cela fait penser au sens même du mot argot qui est un si vieux mot, qui veut dire " argothique ", le langage secret des constructeurs de cathédrales.
Je ne savais même pas si le roman était traduit quand je me suis mise au travail.
Quand j'ai lu la première traduction, j'étais au milieu de la mienne. Cette lecture m'a remplie de stupéfaction.
Ce n'est pas le même livre !
J'ai alors espéré que ma nouvelle traduction réhabiliterait cette vision si souvent trahie car même les Américains ne l'ont pas comprise ; ce dont Kerouac a tant souffert de son vivant. Ann Charters s'en indigne dans son introduction. Comme le dit si bien Samuel Blumenfeld dans son article du Monde, le livre a subi un marchandisage beat. Enfin et plus grave encore, on ne rit pas aux larmes en lisant le texte français comme si tous les cierges avaient été éteints un à un.
En se penchant sur la traduction de 1960, on a beau tendre l'oreille, on n'entend pas le rythme de Kerouac, celui du jazz lui-même dont il est le chantre. Si les chansons de Billie Holiday étaient chantées par Arletti, le rythme serait trahi de la même manière. Samuel Blumenfeld dans son article du Monde, se plaint de la traduction française sans mâcher ses mots. Ce livre a perdu sa dignité, dit-il, il attend une rédemption littéraire. Ou tout simplement, il me semble, d'être entendu. Plus écouté que traduit.
Les différences avec la première traduction sont constantes, presque à chaque tournure de phrase.
Dean et Sal ne s'entendaient pas bien, sans faire d'histoire et sans se marcher sur les pieds ; ils n'étaient pas aux petits soins l'un pour l'autre, attendrissants comme des copains d'un jour. Kerouac, qui ne connaît pas la mièvrerie, dit qu'il n'y a pas de harcèlement, pas de servitude, qu'ils tournaient à tâtons l'un autour de l'autre, des amis si neufs à vous fendre le coeur.
Dean n'est pas un truqueur génial et intellectuel brillant mais un escroc béni à l'esprit scintillant. On passe à côté de l'extase et l'on perd en même temps l'élément humain, terre-à-terre, le coeur pur si peu littéraire et par là même on rate une inspiration à perdre le souffle.
Ainsi, Sal et la bande d'auto-stoppeurs ne traînaient pas derrière leurs chauffeurs dans le restaurant, mais les hantaient à pas d'ours dans l'espoir d'un repas.
Dans le photomaton Dean ne risque autour de lui des regards timides, il n'est pas intimidé, mais a posé de profil et s'est retourné avec des mines de communiantes (car ils vont bientôt voir des filles.)
Sal ne coucha pas encore une fois avec elle, mais s'est étendu encore une dernière fois avec Terry. Encore et toujours l'étrange tendresse passe à l'as.
Un vieil homme ne se nourrit pas de souvenirs mais sa mémoire était son territoire. Ce qui est tellement plus profond. Mary Lou n'a pas des cuisses de miel, elle s'appelle Cuisses de Miel, c'est son nom dans l'instant.
Le pneu avant gauche ne se contenta pas de frôler la route, mais l'effleurait de son baiser. Dean ne fut pas plein d'allégresse, il célébrait son allégresse.
Le moteur ne cognait pas dur, c'est Dean qui pilonnait les sous-papes.
L'auto-stoppeur n'est pas un gentil petit type mais un magnifique petit gars

Ne serait-il pas temps de cesser de s'approprier Kerouac mais t'entendre enfin sa voix ?


Comment ai-je abordé l'adaptation pour la radio? Quel est mon angle d'approche et mon choix? À quoi ai-je prêté attention?

Pour l'adaptation à la radio, j'ai pris très longtemps pour trouver l'entrée, la façon dont je pouvais mettre ce livre si dense en dialogue. J'ai finalement pensé que ce roman était un peu une lettre. On a la sensation que Kerouac s'adresse à quelqu'un.
Je suis partie sur l'idée que Kerouac-Paradise était l'auteur-narrateur de la lettre qu'il écrit à Dean Moriarty-Neal Cassady. Par là, je veux dire que c'est Kerouac, plus âgé qui écrit une lettre à son ami Dean-Neal pour lui rappeler leur route en commun, Il se souvient de tout, il est hanté par tout, non seulement par les voix du passé mais aussi par celle de son ancien lui-même, plus jeune, qui est la voix de Sal Paradise, moins graveleuse que la sienne. Elle n'a pas de musique d'ailleurs. Sa voix-off de narrateur est la musique. Toutes les autres sont accompagnées de musiques de fond qui les caractérisent et les portent sur les ailes du souvenir de celui qui écrit la lettre. L'auteur de la lettre entend aussi d'autres voix qui prennent corps dans sa tête et surgissent pendant qu'il se lit tout en écrivant et c'est bien le ton qu'il a utilisé pour écrire sur un seul rouleau de papier- comme s'il parlait à quelqu'un. J'ai voulu capturer le présent, l'éternel maintenant.
Voilà, l'angle d'approche, la façon dont j'ai pu verser ce pavé en un dialogue continu. La scène est l'intérieur de la tête de Kerouac.
Puis certains thèmes se sont fortement dégagés. Le thème du père par exemple, dès que l'on approfondit un peu, cela devient lancinant. Finalement dans tout le livre, Sal et Dean sont à la recherche de Dean Moriarty Père. C'est une quête fugitive et parallèle à la Route. Ils ne le trouvent jamais d'ailleurs - mais se découvrent eux-mêmes. C'est un rite de passage.
En filigrane, j'ai cerné tous les moments où il aborde le thème de son père Moriarty le Vieil Etameur, c'est alors que Back Home Blues de Charlie Parker surgit.
A la fin dans les collines du Mexique, ce refrain va devenir Charlie Parker - God Bless the Child et la quête est transcendée. Dean acquiert enfin sa musique propre. La transformation alchimique est accomplie. L'enfant naît. Dean acquiert sa propre voix, sa propre substance. Ansi, le roman est un mythe sur la réalisation du Soi, trouver son âme à travers un voyage, une quête, apparemment dénuée de sens. C'est le parcours mystique par excellence.

Le second thème, bien qu'il semble un personnage secondaire, est celui de Mississippi Gene. Il est le " daimon " de la Route, le tendre pendant à la folie de Dean. Il est l'autre aspect de Sal, un vagabondage plus mystique et solitaire. Il est toute la poésie de Kerouac-Paradise qu'il ne peut pas toujours exprimer avec Dean. Il est aussi tous les choix qu'il n'a pas fait comme Rémi, Terry, Mississippi lui-même, Old Bull Lee, même Frankie et ses enfants, les amis Tim Gray, Roland Major, Chad King etc - qui s'évanouissent tous dans la "tourmente Dean". Ce sont tous ceux avec qui Sal pourrait rester ou entreprendre quelque chose mais à qui il renonce pour suivre Dean.
Mais ce petit type très brun, qui voyage en train de marchandises dans tout le pays, assis en tailleur sur les planches, ce clochard de trente ans dont l'expression juvénile ne laisse pas exactement deviner son âge, qui reste, les yeux perdus à travers les champs sans dire un mot pendant des centaines de kilomètres - est l'incarnation même du thème Beat. Il est la voie contemplative du Rêve, de la transe bouddhique, Il est le refus d'être un requin célèbre. Il est l'oubli du monde. Les trains de marchandise le " transportent " à travers le pays - mais son voyage est intérieur.
Ces deux thèmes sont les deux aspects de Kerouac, la quête effrénée et la quête intérieure. A mon avis, elles se complètent, elles sont le pendant l'une de l'autre. La voix folle, battante de Dean et la voix calme, douce, pleine de regret, la voix triste et chaude, la voix du Mississippi, voilée par les kilomètres qui nous dit que la sagesse de Chuang Zeu, et celle du Tao sont aussi la Route.


Comment gérer la grande spontanéité, la fuite en avant de l'écriture de Kerouac, écrit en 3 semaines, sur un seul rouleau de papier, associé à la fuite en avant des personnages, qui partent sur la route, pris de fièvre...

La seule chose à faire est d'écouter. Il n'est plus question de traduction, mais d'un texte pris en dictée : une voix chuchote, une voix de plus en plus bruyante, de plus en plus trépidante, irréductible, la voix tendre, la voix folle de la prière kerouacienne. On garde précieusement son délire et sa fumée et l'on devient la cheminée où brûle son grand feu.
On the Road est écrit en Jazz. Langue beat, langue inconnue, langue répétée où tout est étrangement nouveau, même les émotions les plus banales, les plus quotidiennes. Certaines pages sont toutes dorées, tout y est doré, doré. Ou bien tout est long, ou chaud, ou triste, si triste, son mot préféré, ou vieux, ou doux. En tout cas, tout est toujours tout, suffocant, indulgent envers tous. Certaines pages ont une couleur obsessionnelle. Les voitures ont un sexe, les hommes sont des lieux, les lieux sont des êtres.


Quel est l'écho que vous trouvez entre le continent américain gigantesque, avec les grands espaces australiens dans lesquels vous vivez?

Les continents sont toujours intérieurs. Une vision mystique du monde correspond aussi à un paysage. On ne vit pas dans un pays par hasard. En lisant Sur la Route, on a soudain plus d'air dans les poumons.

Je pense qu'aujourd'hui l'Amérique n'est plus le nouveau monde. En tout cas, la ferveur en est absente. Si l'on se promène dans les rues américaines, c'est passionnant, mais les individus complètement uniques qui vous prennent à la gorge, les paysages sans écho culturel, les trottoirs larges et vides où l'on peut circuler en vélo sans que la moindre vieille dame ne s'en offense, n'existent plus. Et cette tendresse du monde, cette sensation que la terre elle-même soutient vos pas est absente. On ne fait plus " partie " d'elle comme Frankie Adams, le personnage de Carson Mc Cullers, veut faire " partie " de quelque chose, Tout cela n'existe plus là-bas. Tout se conjugue par strate et par référence.

En Australie, c'est vrai, bien que le hasard m'ait menée là, je trouve un écho exact de l'esprit de la Route. On a, en effet, la sensation de faire partie du ciel immense, des arbres au tronc rouge ou à l'écorce déchiquetée comme du papier. On a la sensation de faire partie aussi des voix tranquilles australiennes, de leurs expressions tendres et débonnaires. Ici l'extrême singularité de chacun, même des maisons (aucune n'est semblable dans une rue), donne une place à tout le monde. Il y a aussi une bonté immanente, omniprésente.
Cela aussi me rappelle Kerouac qui n'est jamais méchant, jamais méprisant. Même au bordel, il ne parle pas de poules mais de filles, il ne parle pas d'un salopard de pédé, mais d'une élégante tasse à thé de pédé car il finit par aimer tous les humains qu'il rencontre, ne font-ils pas tous partie du coeur battant de la route ?


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