Revisiter
Jeudi 19 Novembre 2009 10:42
Dans le langage courant, le mot "revisiter", c’est un mot touristique avant tout.
On "revisite" un musée, une ville, un pays étranger. Vous visitez... la Thaïlande, par exemple, ça vous plaît, vous y retournez, vous "revisitez" la Thaïlande et puis après, comme tous les touristes, vous pouvez dire "j’ai fait la Thaïlande" !
On entend également le terme dans l’immobilier. Vous cherchez un appartement. Vous en visitez un, puis un autre, mais c’est le premier qui vous a plu : vous faites alors une "revisite", pour être sûr d’avoir vraiment envie d’habiter là.
C’est sans doute ce que s’est dit Nicolas Sarkozy la première fois qu’il s’est rendu à l’Elysée, ça lui a plu, il est revenu, il a "revisité". Et maintenant c’est bon, il peut dire "j’ai fait l’Elysée".
Nicolas Sarkozy, qui d’ailleurs "revisite" beaucoup, si l’on écoute comme on nous parle. Il "revisite" parfois la grammaire. "S’il y en a que ça les dérange d’augmenter les impôts..." C’était en mars dernier... "On se demande c’est à quoi ça leur a servi..." Même jour, dans un discours aux ouvriers d’Alstom...
Depuis deux ans et demi, on ne cesse en outre de nous dire que le chef de l’Etat "revisite" la fonction présidentielle.
Mais il n’est pas le seul à "revisiter" !
A la télé, à la radio, on peut entendre qu’un économiste "revisite" la crise, qu’un historien "revisite" mai 68, qu’un cuisinier "revisite" la tarte Tatin, que Carla Bruni "revisite" le tailleur-pantalon ou bien qu’un couturier "revisite" le string – si, si, certains en font des sacs à main...
Preuve de l’extraordinaire utilité de ce gimmick. Vous ne savez pas choisir entre les mots réinventer, modifier, adapter, corriger, rénover, réétudier, transformer, réécrire, dîtes donc "revisiter", ça sonne mieux et puis ça fonctionne à chaque fois !
En premier lieu, d’ailleurs, dans le domaine culturel. On "revisite" un rôle, un répertoire, puis parfois, on "revisite" carrément les artistes eux-mêmes !
Marion Cotillard qui "revisite" Edith Piaf, ça a du lui faire drôle à Edith... Christian Clavier qui "revisite" Michel Serrault... Lio qui "revisite" Prévert, Joey Star qui "revisite" Brassens, Florent Pagny qui "revisite" Jacques Brel - il a dû être content !
Vous l’aurez remarqué, ce sont principalement les morts qu’on "revisite", c’est bien pratique, ils ne peuvent pas se plaindre... Du coup, soyez attentifs, dès que vous entendez le gimmick "revisiter", dîtes-vous qu’il y a peut-être un mort qui se retourne dans sa tombe.
Chronique (Gimmick) du 19/11/09 dans "Comme on nous parle"
Je voudrais rebondir
Jeudi 12 Novembre 2009 15:42
Forcément vous l’avez remarqué : à la télévision, à la radio, dès qu’il y a des débats – politiques notamment, désormais tout le monde "rebondit". Quelqu’un est en train de parler, son voisin l’interrompt : "Je voudrais rebondir sur ce que vous avez dit..." Il prend donc la parole, quand un autre à son tour intervient : "Je voudrais rebondir sur ce que vous avez dit..."
Mais voilà que l’animateur du débat, le journaliste, souhaite lui aussi "rebondir", y’a pas de raison. D’autant que c’est un peu son métier. C’est un métier, de rebondir, un métier qui s’apprend : dans les écoles de journalisme et puis dans celles de gymnastique, car sinon ce sont les gymnastes qui, éventuellement, "rebondissent" - avant tout ceux qui font du trampoline, c’est une discipline olympique...
Or donc, si l’on écoute comme on nous parle, certains, dans les médias, se présentent ainsi comme des experts en trampoline. Curieux, tout de même... Sachant qu’au sens propre, mis à part les gymnastes, ce ne sont pas les personnes mais les ballons et les balles qui rebondissent, balles de tennis, ballons de basket... Ou alors les galets, lorsque l’on fait des ricochets. Mais pas les œufs. Un œuf ne rebondit pas. Si vous préparez une omelette et que vous en lâcher un par terre, il s’écrase, il se casse. D’où l’expression... On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Et l’on ne fait donc plus de débat sans "rebondir"...
La logique médiatique est en cela semblable à celle du cinéma : pour intéresser le public, il faut de l’inattendu, de la surprise, des rebondissements. Rebondissement de la réflexion, en l’occurrence. Quand tel ou tel assure qu’il aimerait rebondir, il veut a priori faire progresser le débat : prendre précisément la balle au bond, dribler avec les mots, jongler avec les arguments, faire virevolter la pensée...
Mais ce n’est pas toujours vrai : ceux qui annoncent qu’ils vont rebondir ne sont pas tous des gymnastes de la parole et très souvent ce qu’ils disent tombe totalement à plat ; ils se mettent même parfois à parler de tout autre chose... Du coup, faites attention à ce gimmick, "je voudrais rebondir" : il est trompeur et pourrait n’être, au final, qu’une façon détournée de couper la parole...
En fait, pour que vraiment ça rebondisse, sans doute faudrait-il mettre un trampoline, un vrai, dans les studios d’enregistrement. Jean-François Kahn, Roselyne Bachelot, Roland Cayrol : vous souhaitez rebondir ? Mais allez-y, faites-vous plaisir ! Et l’on verrait alors lequel des débatteurs sait sauter le plus haut...
C’est à cela que je pensais hier soir en me préparant une omelette. Histoire de vérifier l’expression, j’ai fait tomber un œuf et là, surprise, il a rebondit sur mon estomac ! On peut donc faire des ricochets avec des œufs.
Chronique (Gimmick) du 12/11/09 dans "Comme on nous parle"
Reprendre la main
Jeudi 29 Octobre 2009 10:54
"Reprendre la main". On l’entend de plus en plus, cette expression, à la télé, à la radio, alors que dans la vie courante, on l’emploie franchement assez peu.
On dit rarement à sa copine ou à ses collègues de travail qu’on va "reprendre la main". On dit éventuellement : "je vais reprendre du gratin de pâtes" ou "je vais reprendre un whisky". Et parfois juste après le whisky, on dit qu’on va "reprendre la route" - ce qui d’ailleurs n’est pas conseillé : il ne faut jamais reprendre un whisky avant de reprendre la route !
Or donc si l’on écoute comme on nous parle, certains reprennent aussi "la main"... Notamment les hommes et les femmes politiques. A l’occasion de sa dernière interview dans Le Figaro, on a dit que Nicolas Sarkozy tentait de "reprendre la main". A l’occasion de sa réunion publique avant-hier, on a dit que Dominique de Villepin cherchait à "reprendre la main".
Oui mais la main de qui ? Ce n’est jamais précisé. Elle n'est pas claire, cette expression. Quand on demande la main de quelqu’un, là pas besoin d’explication ; c’est une proposition de mariage… Prendre la main d’un enfant également c’est très clair ; Yves Duteil l’a chanté... Mais quand on reprend la main – tout court, ça veut dire quoi ?
En fait, on le sait bien, ce que ça sous-entend. Dire d’un responsable politique qu’il reprend la main, ça signifie qu’après un passage à vide, il reprend du poil de la bête et puis qu’il reprend l’avantage sur ses adversaires. Comme dans les jeux ! L’expression vient de là : on prend, on passe, puis on reprend la main. Ça fonctionne dans certains jeux de cartes et même dans certains jeux télé, comme dans "Questions pour un champion". Je prends la main, je laisse la main...
Preuve que le langage médiatique adore utiliser les métaphores ludiques pour parler des sujets sérieux. "Le président redistribue les cartes" - on entend ça parfois. "Le Premier ministre abat son jeu" – parfois on entend ça aussi. Ce qui ramène d’emblée ceux dont on parle à leur statut de joueurs : un coup ils gagnent, un coup ils perdent, mais bon ça n’est qu’un jeu ! D’ailleurs, on dit "jeu politique".
Mais on dit aussi "jeu de main, jeu de vilain". Du coup, faites attention à ce gimmick : quand vous entendez qu’un politique cherche à "reprendre la main", il y a de forte chance pour qu’il soit en train de préparer un coup de bluff... Avec à la clé une cagnotte autrement plus intéressante que celle de Julien Lepers : une cagnotte électorale, car finalement c’est sans doute la main des électeurs que les hommes et les femmes politiques essaient chaque fois de reprendre...
Sachant évidemment qu’une fois qu’ils ont repris la main, rien ne les empêche alors de reprendre un whisky. Ou bien du gratin de pâtes.
Chronique (Gimmick) du 29/10/09 dans "Comme on nous parle"
Pourquoi "jeune femme" ?
Jeudi 22 Octobre 2009 10:37
C’est étonnant tout de même : si l’on écoute comme on nous parle, par moment on nous dit "jeune femme" pour une femme de 42 ans, tandis que l’on dit "homme" pour un jeune homme de 21 ans…
"La jeune femme" de 42 ans, c’était – souvenez-vous, la joggeuse assassinée dans un bois fin septembre. "L’homme" de 21 ans, c’était – la semaine dernière, un conducteur sans permis qui a tué un gendarme dans un accident. Deux faits divers tragiques d’où découle cette question, bien légère j’en conviens : pourquoi, dans les journaux, la joggeuse de 42 ans a eu droit à l’adjectif "jeune" alors que le garçon de 21 ans, pourtant deux fois plus jeune, en a été privé ?
Première hypothèse : c’est parce que la joggeuse était sportive et jolie. On a vu sa photo dans la presse : elle s’appelait Marie-Christine et elle était jolie... Sport, jeunesse et beauté vont de pair, on nous le rabâche sans arrêt. Pour être beau, faut être jeune. Pour rester jeune, faut faire du sport. Comme elle était sportive et jolie, on a donc dit "jeune femme"... Mais rien ne dit que le jeune homme de 21 ans n’était pas lui aussi sportif et joli... L’explication ne suffit pas.
Deuxième hypothèse : si l’on a dit "jeune femme" pour la joggeuse, c’est parce que dans les médias, on a toujours tendance à insister sur la jeunesse des femmes. Y compris quand elles ne sont plus toutes jeunes… Il suffit de penser aux actrices. Même pour les plus âgées on entend parfois "Mademoiselle"... On ne dit pas : "La vieille Jeanne Moreau s’est encore fourvoyée dans une daubasse". On dit : "Mademoiselle Moreau donne toute sa fraîcheur à son nouveau film". Mais la joggeuse n’était pas une actrice, elle a juste eu le malheur de croiser un criminel récidiviste... Et finalement l’explication est sans doute là.
Troisième hypothèse : en fait, ce sont les circonstances qui font que l’on accole ou pas l’adjectif "jeune" à celui ou celle dont on parle. La joggeuse de 42 ans n’était plus vraiment une "jeune" femme, mais elle a été tuée. C’est une victime. Le conducteur de 21 ans était un "jeune" homme, mais il a tué. Il a fait une victime.
Si l’on précise "jeune homme" pour le conducteur qui a fauché un gendarme, on peut paraître l’excuser, sous-entendre une erreur de jeunesse, mais en parlant d’un homme, on le met d’emblée face à ses responsabilités, on insinue précisément qu'il a perdu l'innocence de la jeunesse... A l’inverse, avec la joggeuse, dont on a eu de cesse de rappeler la jeunesse, on insiste sur l’horreur et l’injustice du crime. Ça ajoute au sensationnel... Parce qu’évidemment plus on est jeune et plus c’est injuste de mourir.
En accordant à tel ou tel et en refusant à tel autre l’attribut de la jeunesse, les journalistes, à leur manière, jouent donc les justiciers. Ça fonctionne pour les faits divers. C’est différent en politique, où l'adjectif souligne plutôt le manque d’expérience et là, je veux parler bien sûr du très jeune Jean Sarkozy.
Chronique (Gimmick) du 22/10/09 dans "Comme on nous parle"
Le mot "népotisme"
Dimanche 18 Octobre 2009 14:42
A l’origine, il y a le mot "neveu". "Nepos", ça signifie "neveu" en latin…. "Nepos" a donné "nipote" en italien… Et c’est au XVIème siècle que le mot "népotisme" est apparu. D’abord donc en italien : "nipotismo".
Au Vatican, le népotisme, "nipotismo", s’employait pour parler des faveurs accordées par de nombreux papes à leurs proches. Et notamment à leurs neveux. Les faveurs, c’était des titres ou des postes prestigieux et rapportant de l’argent...
Mais depuis le XVIIIème siècle, le mot s’emploie désormais, non plus uniquement pour les papes et plus non plus spécifiquement pour les neveux. Le népotisme désigne aujourd’hui la pratique qui consiste à distribuer des honneurs et des avantages à des membres de sa famille. Entre autre à ses enfants. A ses filles, à ses fils. D’ailleurs "nepos", en latin, signifiait également rejeton.
Ça fonctionne très souvent dans le monde de l’entreprise. De très nombreux rejetons ont hérité de la boîte de papa. Chez les Mittal, chez les Lauder, chez les Murdoch, l’esprit de famille se porte bien. On distribue les fonctions et les postes aux enfants. Dans l’acier, dans les cosmétiques, dans les médias, il y a donc des empires familiaux... En France également d’ailleurs : les fils Pinault, Riboud et Lagardère ont pris la succession de leur papa. Et c’est aussi de son papa Marcel que Serge Dassault a hérité de ses avions. Aujourd’hui son fils Olivier rêve de lui succéder à son tour. Mais Serge ne veut pas. Il dit que c’est trop tôt et que son fils n’a pas la carrure. Ils sont très agaçants, par moment, les rejetons !
Mais le mot "népotisme", c’est évidemment surtout en politique qu’on l’emploie. Souvent, c'est amusant, dans les pays où l’on parle aussi de despotisme. Népotisme vient du latin. Despotisme vient du grec. De "despotes", le maître. Le despote est celui qui règne sans partage. Comme en Corée du Nord. Kim Jong-Il a succédé à son père Kim Il-Sung et c’est son benjamin Kim Jung-Un qu’il a choisi comme héritier... Despotisme et népotisme dans le même régime, le communisme héréditaire.
Il arrive d’ailleurs qu’on évoque, mais pas pour la Corée du Nord, le "despotisme éclairé", la doctrine politique issue du siècle des Lumière. En revanche, on ne parle jamais de "népotisme éclairé". Preuve peut-être qu’en politique, la pratique n’est jamais perçue comme une avancée…
Les exemples se comptent à la pelle en Afrique… Ali Bongo prolonge ainsi le règne de son père au Gabon. Et puis en Italie : Silvio Berlusconi a placé quasiment tous ses enfants à des postes de direction dans les sociétés qu’il contrôle. Sans doute le souci de perpétuer la tradition – nous l’avons dit : le mot vient de l’italien, "nipotismo".
Et comme en France, on aime beaucoup les chanteurs belges…
"Fils de sultan
Fils de fakir
Tous les enfants
Ont un empire
Sous voûtes d'or
Sous toit de chaumes
Tous les enfants
Ont un royaume
Fils de bourgeois
Ou fils d'apôtres
Tous les enfants
Sont comme les vôtres
Fils de César
Ou fils de rien
Tous les enfants
Sont comme le tien"
Le dernier mot, ce soir, il était pour Jacques Brel.
Chronique (Le dernier mot) du 16/20/09 dans "Et pourtant elle tourne"
Au chevet de
Jeudi 15 Octobre 2009 10:45
Elle est un peu vieillotte, cette expression, quelque peu compassée : se rendre "au chevet" de quelqu’un. "Au chevet" d’un parent malade ; un enfant, une grand-mère… ça ne se dit plus beaucoup.
Sauf peut-être pour les médecins. Aujourd’hui, mis à part les proches, il n’y a guère plus que les médecins qui se rendent "au chevet".
Les médecins… et les prêtres. Si c’est un médecin, pas de panique, c’est qu’il y a encore de l’espoir. Le médecin peut soigner. Si c’est un prêtre, par contre, on a raison de s’inquiéter : appeler un prêtre "au chevet" d’un malade, à de rares exceptions, c’est pour l’extrême onction, les derniers sacrements, le malade est mourant…
Pourtant, à la télé, à la radio, dans les journaux, ce ne sont ni les médecins ni les prêtres qu’on dit "au chevet", non : ce sont les politiques. Surtout ceux qui sont au pouvoir. Et alors que dans le langage courant, c’est toujours "au chevet" d’une personne qu’on se rend, les hommes et les femmes politiques, eux, ils vont "au chevet" de tout… et parfois de n’importe quoi !
Exemple avec Roselyne Bachelot : elle sa spécialité, si l’on écoute comme on nous parle, c’est de se rendre "au chevet"… des hôpitaux ! Mais on a pu lire aussi, c’était dans un quotidien normand, que la ministre était allée un jour au chevet… de la méningite ! Non pas des victimes de la méningite, mais "au chevet" de la méningite. Bizarre.
François Fillon, lui, sa spécialité, c’est d’aller "au chevet"… de l’économie : "au chevet" de l’emploi des jeunes, "au chevet" des PME, mais on l’a aperçu également, c’est plus ancien, "au chevet" de Françoise de Panafieu – tient, enfin une personne, c’était après l’une de ses défaites électorales, j’ai oublié laquelle…
Sachant, bien entendu, que celui qui se rend le plus "au chevet", c’est le chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy "au chevet" de l’industrie, de la filière bois, de l’automobile, de la croissance, de la presse, de l’école, du capitalisme, de la Camargue, de l’Union Européenne, de la République Démocratique du Congo – véridique…
Avec cette expression, ce qui émerge, en fait, c’est l’impression d’un pays et d’un monde entièrement peuplé de gens et de secteurs malades. Mais heureusement les politiques sont là pour les soigner, les aider, les soutenir dans leur souffrance…
Encore faut-il toutefois qu’ils soient là en tant que médecin.
C’est ce qu’avaient cru les ouvriers de Gandrange quand en janvier 2008, le président de la République était venu à leur "chevet"… Il avait dit "je reviendrai"… Depuis, le site a fermé…
Ceux qui vont constamment "au chevet" des autres ne sont donc pas forcément les meilleurs médecins. Certains sont plutôt prêtres et d’autres, pire encore, viennent juste fermer le cercueil.
Soyez attentif : dans le langage médiatique, le gimmick "au chevet" signale parfois la présence d’un croque-mort.
Chronique (Gimmick) du 15/10/09 dans "Comme on nous parle"
Le mot "inspecteur"
Lundi 12 Octobre 2009 09:21
On en connaît tous quelques uns, des inspecteurs. Pas forcément personnellement, mais au moins de réputation… En l’occurrence, ils n’ont pas toujours très bonne réputation, les inspecteurs. L’inspecteur des impôts… Mieux vaut être à jour dans ses comptes et ses déclarations. L’inspecteur du permis de conduire… Mieux vaut maîtriser les créneaux et le coup d’œil dans les rétros.
Bien sûr il y a aussi des inspecteurs que l’on trouve sympathiques, voire très sympathiques: ceux que l’on voit au cinéma ou bien à la télévision. Harry, Lavardin, Laverdure, Labavure, Barnaby, Colombo, Derrick… Mais en fait, ce que l’on aime, au-delà des personnages, ou ce que l’on n’aime pas, c’est surtout le spectacle… Le film ou l’épisode fait-il un bon spectacle ? Les inspecteurs sur les écrans font-ils un bon spectacle ? Au cinéma, à la télé, c’est le spectacle qui compte.
Inspecteur et spectacle, les deux mots ont d’ailleurs la même racine. Racine latine. Les deux mots viennent de « specere », qui signifie tout simplement regarder, observer. Mais l’inspection est un regard assez particulier, un regard pointilleux : le « in » marque le fait d’aller voir dedans, à l'intérieur, dans le détail et avec insistance…
Certains apprécient facilement d’être regardés, de se donner en spectacle, mais être inspecté, par contre, c’est plus délicat. Être inspecté par un médecin, pas toujours agréable. Et par un chirurgien, là ce n’est pas très bon signe… Quand aux inspecteurs de police, eux vont fouiller dans la vie des gens, pour découvrir précisément ce qu’ils n’ont pas envie de donner en spectacle.
Exactement pareil que pour les sites nucléaires. Mahmoud Ahmadinejad n’a jamais été un adepte de la transparence sur le sujet. Toutefois, à la fin du mois, les inspecteurs de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique devraient finalement pouvoir aller inspecter le nouveau site iranien d’enrichissement d’uranium. Les mêmes inspecteurs, ou plutôt les collègues de ceux qui étaient allés en Irak il y a quelques années.
Souvenez-vous : janvier 2003, un certain Jacques Chirac, alors président de la République, avait dit « non » à l’intervention armée voulue par les Etats-Unis. Il l’avait dit notamment à l’Elysée, entouré des inspecteurs Hans Blix et Mohamed el Baradai qui, à l’époque, étaient devenus des vedettes, de grandes vedettes médiatiques et des vedettes diplomatiques, même si leur parole éclairée n’a pas toujours été prise en compte…
Preuve de la grande ingratitude de la fonction. Eh oui, ce n’est pas facile, le métier d’inspecteur. En fait, il n’y en a qu’un qui peut se la couler douce : l’inspecteur des travaux
finis. Lui, d’ailleurs, on peut dire qu’il est parfois une sorte d’inspecteur Gadget.
Chronique (Le dernier mot) du 09/10/09 dans "Et pourtant elle tourne"
La grogne
Mercredi 7 Octobre 2009 10:55
Lorsque certains font grève ou manifestent dans la rue, on nous parle de "grogne". On grogne contre la direction d’une entreprise, contre la suppression des services publics, on grogne contre le pouvoir en place. Mais rien à craindre, sir. Ce n’est pas la révolte. Pas non plus la révolution. C’est simplement "la grogne".
Un gimmick étonnant. Quand on grogne, c’est qu’on est "grognon". C’est le nom d’un des Schtroumpfs : le Schtroumpf grognon. Or ne sont-ils vraiment que des grognons, les gens qui manifestent ? Grognon, c’est comme bougon, comme ronchon. Lorsque l'on est ronchon, c’est souvent qu’on a mal dormi. Nicolas Demorand qui a mal dormi ; il donne des coups de pieds dans les portes et les tibias de ses assistant : là, on peut dire "il est ronchon ce matin, il est grognon le Nicolas…"
Grognon, c’est aussi comme grincheux. Grincheux, l’un des nains de Blanche-Neige. Les Schtroumpfs et Blanche-Neige. Les références suffisent à montrer que "la grogne", ce n’est franchement pas très grave, pas très sérieux. Parler d’une journée de "grogne sociale", c’est comme parler d’une journée de "bougonnerie sociale", on atténue d’emblée l’importance de la protestation… d’autant que, même s’il y a, tout le monde en connaît, des gens qui bougonnent en permanence, la grogne n’est à priori qu’un mouvement passager. En tout cas pour les humains.
Parce que sinon, ce sont les cochons qui grognent. Les cochons et les sangliers. Des animaux à groin. Le verbe vient de là. Dire grogne pour parler de gens qui manifestent, c’est donc les associer à des cochons. De Gaulle disait que les Français étaient des veaux. En fait, ils seraient donc plutôt des cochons.
Enfin pas tous les Français. C’est seulement pour la France du milieu et d’en bas qu’on nous parle de grogne. La grogne des éleveurs, la grogne des postiers, des routiers, des cheminots, des intermittents, des infirmières, des étudiants, des profs !
Mais on ne dit pas la grogne des grands patrons. On dit soit l’ire, soit la fureur des grands patrons. On ne dit pas non plus la grogne du chef de l’Etat. S’il s’énerve, on dira sobrement "la colère" du président. C’est bien plus classieux, la colère…
Et si donc on vous parle d’une grogne à l’Elysée, dîtes-vous bien que ce doit être le petit personnel qui est en train de s’exciter ; les secrétaires ou les huissiers qui réclament de meilleurs salaires. Mais le président lui-même, évidemment, il ne grogne pas. Pas plus d’ailleurs que son épouse. Carla s’émeut, Carla éventuellement s’insurge, voire se mobilise, mais Carla ne grogne pas.
En langage médiatique, la grogne est réservée… à la France des sangliers.
Chronique (Gimmick) du 06/10/09 dans "Comme on nous parle"
Le mot "chancelier"
Samedi 3 Octobre 2009 16:38
Dimanche, comme toujours, elle a joué les modestes, Angela Merkel, au soir de sa victoire. "Je suis satisfaite et heureuse", elle a sobrement déclaré devant ses partisans, au siège de son parti. C’est sa nature, elle est comme ça, profil bas en toute occasion. Elle n’est pas expansive, pas paillette pour un sou et d’ailleurs c’est sans doute ce qui plaît aux Allemands. Elle est sage, Angela, discrète et conciliante. Et c'est notamment ce caractère qui lui a permis d’être reconduite dans sa mission: chancelière.
Ça sonne bien, chancelière. Au masculin aussi, ça sonne bien. Mais quand on regarde l’origine du mot, chancelier, on comprend mieux d’emblée l’humilité dont fait preuve Angela Merkel. A Rome, en effet, le poste était assez modeste... le chancelier était un secrétaire. Secrétaire de l’empereur. Quand ce dernier rendait la justice, le chancelier se plaçait derrière les grilles qui le séparaient du public. Grille, en latin, c’est "cancelli". Le chancelier, "cancellarius", était donc le gardien des grilles. Un huissier, un appariteur, un scribe, un greffier.
Puis les siècles passant, la fonction et le titre ont pris de la noblesse. Au Moyen-Âge, on appelle chancelier le premier fonctionnaire d’une université. Sous l’empire carolingien, le chancelier devient le premier officier de l’empereur. Et donc désormais, en Allemagne, le chancelier, la chancelière, die Kanzlerine, est celui ou celle qui dirige le gouvernement. Poste éminent, comme en témoigne le dernier classement du magazine Forbes: Angela Merkel apparaît comme la femme la plus puissante du monde.
En Allemagne, c’est donc la chancelière qui gouverne. En France, officiellement et institutionnellement, c’est le Premier ministre. Mais finalement, à bien y regarder, on se dit que sans doute Français Fillon mériterait lui aussi d’être appelé chancelier. Dans le sens romain du terme: secrétaire de l’empereur.
Un terme continue qui continue d'ailleurs aujourd’hui de désigner des postes différents selon les pays. En France, on a gardé le terme chancelier pour désigner le ministre de la Justice – on parle de la Chancellerie quand on évoque le ministère de la place Vendôme. Mais en Angleterre, le Chancelier de l’Echiquier est celui qui gère les finances publiques, c'est lui qui établit le budget, il est considéré comme le numéro deux du gouvernement. En Argentine et au Pérou, le chancelier désigne le ministre des Affaires Etrangères. En Suisse, le chancelier désigne le chef de l’administration du Conseil fédéral, mais il n’est pas le chef du gouvernement. Contrairement au Chancelier suprême, qui lui est le chef du gouvernement de la République galactique.
La République galactique, c'est dans la Guerre des Etoiles. Et là, le chancelier suprême est en fait un méchant, même un super méchant... Evidemment, c'est une fiction. On est à des années-lumière de la très populaire Angela Merkel.
Chronique (Le dernier mot) du 02/10/09 dans "Et pourtant elle tourne"
Revoir sa copie
Jeudi 1 Octobre 2009 11:13
Si l’on écoute attentivement, on ne peut pas la rater, cette expression… "Revoir sa copie"… "Corriger, réviser, retoucher sa copie"…
Des mots qu’on emploie normalement quand on s’adresse à des élèves, car ce sont les élèves qui rédigent des copies. Un devoir de math pas terminé... "Faudra que tu revoies ta copie !" Une dissertation de philo totalement hors sujet... "Faudra que tu revoies ta copie !" Et surtout pas question pour l’élève de contester : sa copie est mauvaise, c’est le prof qui l’a dit et le prof, c’est connu, il a toujours raison.
C’est comme les journalistes. Et comme les politiques… Car souvent ce sont les politiques qui usent de ce langage de prof pour renvoyer leurs adversaires à leur statut de mauvais élève.
Ségolène Royal qui demande au gouvernement de "revoir sa copie" sur la taxe carbone. Bertrand Delanoë qui demande au gouvernement de "revoir sa copie" sur le projet du Grand Paris. En l'occurrence, François Fillon a accepté de "revoir la copie". Et maintenant c’est le secrétaire d’Etat Christian Blanc qui s’étouffe parce qu’il estime que Fillon a trop "modifié sa copie". Car oui, c’est Christian Blanc qui l’avait rédigée, la copie…
Une expression qui fonctionne également en anglais. Aux USA, les Républicains ont ainsi demandé à Barack Obama "to revise his copy" sur sa réforme de la santé.
Mais ça fonctionne aussi pour plein d’autres sujets ! Dans la même journée, on peut entendre qu’une entreprise doit "revoir sa copie", parce qu’elle perd des contrats, qu’un patineur doit "revoir sa copie", parce qu’il s’est vautré sur la glace, ou encore qu’une chanteuse doit "revoir sa copie"…
Exemple avec Whitney Houston. Ses fans ont été consternés par son dernier concert. La diva, nous dit-on, doit "revoir sa copie". Sous-entendu : reprendre rapidement des cours de chant.
Aujourd’hui, donc, si l’on écoute comme on nous parle, la planète serait en fait peuplée de mauvaises copies et de mauvais élèves. Peuplée de cancres qui mériteraient de se balader couverts d’un bonnet d’âne ! Christian Blanc et Whitney Houston avec un bonnet d’âne, c’est vrai que ça ferait de belles images…
Mais au fond ce que révèle ce gimmick, c’est surtout la capacité du langage médiatique à infantiliser. Infantiliser à la fois ceux dont on parle et ceux auquel on s’adresse. La métaphore scolaire nous ramène tous d’emblée à nos années d’étude. Il y a de la nostalgie dans l’air… Le refus de grandir… Comme une illustration, en somme, de ce qu’est la société médiatique : elle n’est faite de que grands enfants.
Chronique (Gimmick) du 01/10/09 dans "Comme on nous parle"