30 septembre 2007 17:30

Poursuivant son exploration de l’histoire de la chanson depuis les années 1900, Les Greniers de la Mémoire ouvrent aujourd’hui et pour trois semaines le livre de la mémoire de deux interprètes ô combien importantes de l’univers du cabaret des années 1930-1960 : Germaine Montero et Agnès Capri. La première, est née juste avant la Grande Guerre. Sa benjamine, Agnès Capri voit le jour en pleine guerre. L’une et l’autre entament, à la fin des années 1930, des carrières de comédiennes. La première au théâtre et en Espagne. La seconde en France et au cabaret. Mais l’une et l’autre, bien que s’imaginant d’abord comédienne, l’une au côté de Lorca, l’autre auprès de Jouvet, sont saisies par le virus de la chanson… Un virus qui les fera se croiser : l’aînée chantant en effet dès 1938 dans le cabaret de la plus jeune. Pour autant, elles n’abandonneront pas le théâtre. Avec un talent égal, elles caressent Euterpe et Melpomène, les muses de la tragédie et de la musique, durant de longues années. Deux parcours atypiques. Deux trajectoires croisées. Celles de deux grandes interprètes, trop oubliées, qui ont su mettre à l’honneur la poésie chantée, de Federico Garcia Lorca à Jacques Prévert en passant par Pierre Mac Orlan et Robert Desnos… Honneur à la benjamine, Agnès Capri, qui participa à lancer son aînée. Bonne écoute !
Issue d’une famille juive ayant fui la Révolution de 1905, Sophie-Rose Friedmann, alias Agnès Capri est née en 1907 à l’Arbresle (Rhône). Adolescente, elle prend des cours d’art dramatique chez Charles Dullin et Louis Jouvet. Parallèlement, elle apprend le chant à la Schola Cantorum. Imprégnée d’idées révolutionnaires, elle rejoint l’Association des Artistes et Écrivains Révolutionnaires. Elle fréquente alors Paul Nizan, Louis Aragon, Max Ernst. En 1935, elle se lance dans la chanson, au Bœuf sur le Toit. Elle y interprète les premières compositions d’un certain Jacques Prévert. Le succès est immédiat. Le tout Paris se précipite pour écouter cette jeune femme dont la voix et le répertoire sont très vite reconnus. Dans la foulée, Agnès Capri est programmée à l’ABC. Elle y fait scandale le jour de Pâques en récitant le poème de Jacques Prévert « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ». En 1938, elle ouvre son propre cabaret, Le Capricorne, rue Molière à Paris. En ce lieu elle réunit de nombreux artistes, proches des surréalistes et amis du groupe d’Octobre, à l’image de Jacques Prévert, Michel Vaucaire, Joseph Kosma ou Erik Satie. C’est là qu’une certaine Germaine Montero fait ses débuts. C’est là aussi que Capri impose son mélange des genres, invitant à la fois le jeune comédien Serge Reggiani et lisant Stéphane Mallarmé entre deux numéros de chant… La guerre la contraint à fermer le cabaret. Faute de pouvoir chanter en zone libre, elle s’installe en Algérie où elle présente des spectacles de chansonniers avant d’animer l’Opéra d’Alger. De retour à Paris en 1944, elle réinstalle son cabaret (Théâtre Agnès Capri) où se produiront entre autres Catherine Sauvage, Cora Vaucaire, Mouloudji, Serge Reggiani et les Frères Jacques - qui y remportent leurs premiers succès. Dix ans plus tard, la concurrence et le vieillissement de sa formule mêlant théâtre, poésie, lectures, chansons, sketches, lui impose de fermer son cabaret. Mais cette grande prêtresse du cabaret-théâtre, cette « diseuse » hors-pair, continue, jusqu'à sa mort, sa carrière de chanteuse et de comédienne, tout en transmettant son savoir-faire au théâtre de l’Epée de Bois et en rédigeant ses mémoires dont, malheureusement, elle ne publiera qu’un tome (Sept épées de mélancolie, Julliard). S’agissant de la chanson en particulier, elle chanta Tardieu, Prévert, Cros, Nohain ; elle interpréta des mélodies de Poulenc et de Satie notamment. Pour le reste, qu’elle en soit l’interprète ou la passeuse et bien qu’elle jugeait l’entreprise « difficile », elle eut toujours à cœur, selon sa propre expression, de « restituer (à la chanson) sa poésie et sa pureté » (Le Figaro, 18 novembre 1976). Ce en quoi, à sa façon, elle réussit.
Agnès Capri est décédée dans le Paris des feuilles mortes, le 15 novembre 1976.
« Comédienne spirituelle et habile chanteuse, Agnès Capri dirigeait avant-guerre un cabaret où elle-même officiait en maîtresse de maison avisée. Elle était connue. Depuis l’hiver dernier, Agnès Capri dirige, rue de la Gaieté, un petit théâtre tapi entre music-halls et cinémas ; un théâtre presque sans façade, mais dont le Tout Paris connaît l’adresse. Agnès est célèbre. On a photographié un ministre la félicitant, et les journaux l’appellent Agnès tout court. Peut-on rêver plus complète célébrité ? »
Jacqueline MICHEL, Le Parisien Libéré, 28 août 1948.
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