28 août 2012 23:00

Fabuleux alchimiste des sons, Gil Evans est de cette poignée de leaders-compositeurs-arrangeurs (Count Basie, Duke Ellington, George Russell, Carla Bley, Mathias Ruegg), qui, chacun leur tour, ont inventé une autre façon de concevoir le big band. Retour sur un doux géant, accessoirement pianiste, mais surtout coloriste d’une extrême sensualité.
« Dans «Trilby», le roman de George Du Maurier, une jeune fille, plongée dans le sommeil de l'hypnose, se voit enseigner le chant par un étrange personnage, Svengali. L'exact anagramme de Gil Evans, fera remarquer Gerry Mulligan. Il est des jeux de lettres qui peuvent dévoiler le fond des choses. Gil Evans n'apprit pas le chant à Miles Davis, Cannonball Adderley, Kenny Burrell, Helen Merrill ou Astrud Gilberto mais, grâce à son intuition, ils découvrirent la nature profonde de leur art. Mage énigmatique et souriant, homme de culture refusant les étiquettes, Gil Evans respirait l'air de son époque avec gourmandise pour mieux nourrir son monde intérieur. Et les solutions qu'il en tirera en toute humilité infléchiront le cours du jazz. A plusieurs reprises. » (Alain Tercinet in Jazzman)
Avec «Blues in Orbit» en 1969, puis «Where the Flamingos Fly» en 1971, préludes au «Svengali» de 1973, Gil Evans rompit un silence de 4 ans, mais surtout changea de vie : désormais il dirigerait son propre orchestre. Une maison ouverte avec des musiciens familiers et d’autres de passage, une maison vivante, vibrante, dérangeante, ouverte aux courants d’air… « L’art poétique d'un homme qui ne sait rester en place », selon la formule d’Alain Tercinet. A l'écoute de toute la musique, de Charles Mingus à Jimi Hendrix, en passant par les compositeurs modernes, séduit par l'électronique, Gil Evans ne concevra plus d'œuvrer dans l’achèvement. L'aléatoire, la recherche de la divine surprise deviendront l'ordinaire de quelqu'un qui refuse de vivre sur son acquis. A la tête de ses formations à géométrie variable, dirigées d’abord au Village Vanguard, puis le lundi au Sweet Basil, en compagnie de Lee Konitz, de Steve Lacy, de Miles Davis encore et toujours, ou de l'orchestre «Lumière» de Laurent Cugny, Gil Evans créait, inventait, détournait… inspirait !
Au travers des années, sa silhouette fragile de vieil indien buriné était devenue tellement familière et indispensable qu'on croyait Gil Evans indestructible. Jusqu'à ce 20 mars 1988, à 76 ans, quand il s’éteignit au Mexique (comme Mingus) où il était parti avec son fils Noah pour fuir la froidure de Manhattan. Laurent Cugny révèle dans son ouvrage « Las Vegas Tango, une vie de Gil Evans » (ed. POL, coll. Birdland) qu’au matin de ce dimanche, Gil glissa à l’oreille de son fils : « C’est écrit dans le ciel de Cuernavaca. C’est écrit dans le soleil. Ce corps est fatigué et vieux. Il est temps pour moi de partir. C’est bien ainsi. Il me reste de grandes images du Mexique. Emmène-moi vers le soleil, Noah… Emmène-moi vers le soleil. »
illustration : Gil Evans, chez lui en 1978 © Carol Friedman