26 septembre 2012 18:02

L’année qui vient de s’écouler a été riche pour le pianiste français, lui qui a fêté ses 10 ans de carrière chez Naïve avec – déjà – une compilation de ses albums intitulée « For A While », qui a obtenu le Grand Prix du Jazz de la SACEM (à l’automne 2011) et à qui le festival Jazz sous les Pommiers à Coutances a offert cette année une carte blanche (théâtre complet et public debout !).
Il fait à nouveau l’événement avec un album qu’il a choisi d’intituler « Song Song Song », un disque où bien entendu il invite des voix incontournables d’aujourd’hui, venant d’horizons complètements différents : Melody Gardot, chanteuse américaine de 27 ans qu’on ne présente déjà plus ; Monica Passos, grande voix de la musique brésilienne ; Jeanne Added, chanteuse qui évolue dans un univers jazz mais aussi pop, voix à la fois sans artifice et sensuelle, ou encore Christophe Miossec, grande figure du rock français. Mais Baptiste Trotignon y interprète également en solo ou trio des mélodies du grand répertoire de la chanson française - Brel, Gainsbourg - ou des compositions originales (tel le morceau d’ouverture « La répétition » où il fait entendre sa voix, comme pour annoncer la couleur de l’album).
Extrait des liner notes de l'album, signées Baptiste Trotignon :
[...]Même si comparativement à la sophistication des musiques dites savantes l’aspect “miniature” d’une chanson est très agréable et plaisant à manipuler, et fait toucher du bout des doigts la sensation que doit avoir le peintre ou le sculpteur (l’objet fini, par essence aux antipodes de l’acte d’improvisation dans le jazz ou autres musiques qui la pratiquent), la simplicité d’une chanson implique également une certaine difficulté aux jazzmen pour manier une certaine forme de “raideur” au sens où une chanson est quelque chose de “fixe” où on ne peut plus changer grand chose une fois que les choses sont établies, et ce challenge a été un moteur important pour moi dans la volonté d’aboutir à ces formes de création nouvelles pour moi.
La musique présente sur cet album est à mon sens une nouvelle étape dans mon parcours plus qu’une rupture, peut-être une façon de proposer une “face accessible” à un type de discours considéré a priori comme “pointu” plus que “populaire”.
Je souhaitais jouer aussi quelques reprises de chansons françaises (jouées purement instrumentales, chansons sans paroles) dont les mélodies soient suffisamment fortes pour créer un lien entre mon idiome habituel où le piano signifie la mélodie et ces nouvelles chansons, celles où la voix est présente, qui elles ne sont que des compositions originales. Sans que ce soit volontaire au départ, je me suis rendu compte petit à petit que le répertoire de cet album sonnait comme quelque chose d’assez international, passant des textes de Miossec à la noble exubérance brésilienne du chorinho de Mônica (sur une mélodie écrite dans l’avion au retour d’une tournée en Amérique du Sud !) en passant par la langoureuse rigueur anglo-saxonne de Jeanne, pour finir avec l’allemand sublimé chez Schubert – un de mes compositeurs les plus essentiels, de ceux sur lesquels j’ai toujours besoin de revenir en cas de doute sur ma propre vérité. De la même manière, les couleurs dans l’écriture musicale reflètent aussi mes différentes amours, afro-américaine bien sûr mais aussi sud-américaine (Minino !!!), française , pop anglaise, musique "classique" européenne … (en ce sens, s’agirait-il peut-être d'un album “world" !?).
Cette “variété” (j’emploie le terme intentionnellement) de styles autant textuelle que musicale est tout à fait assumée et reflète non seulement l’imaginaire pluriel que la plupart des artistes d’aujourd’hui pratiquent naturellement dans leur palette qu’en toute honnêteté ma gourmandise envers différentes cultures, comme un plat méditerranéen de MEZZE qui proposerait toutes ces saveurs différentes et beaucoup plus excitantes dans leur complétude à mon goût qu’un traditionnel “entrée-plat-dessert”, et cette variété de paysages donc me ramène également à cette obsession de raconter non seulement une histoire mais un voyage (Schubert , encore…), celui qui vous apprend avec un peu de chances à savoir un peu mieux qui vous êtes avant de disparaitre. Quitte à ce que pour certains l’objet sonore approche parfois les frontières du non-identifiable, qualificatif qui n’est pas pour me déplaire… Mais si l’imagination est la faculté de produire des images, c’est alors presque un devoir de la part de l’artiste (notre “engagement” !) d’éviter le trop formaté tel qu’il nous est si souvent et tristement imposé de façon insupportablement péremptoire de nos jours (même si Dieu merci certains artistes arrivent à rester magnifiquement créatifs au sein de ces formats).
Format chanson donc, mais hors format !
Interview de Baptiste Trotignon dans la Dépêche à l'occasion de son concert au Jacobins
illustration : Baptiste Trotignon © Franz Galo