7 mars 2013 18:02

On siffle par allégresse, parce qu’on est amoureux ou que l’on veut parler aux oiseaux,
c’est l’expression simple et légère d’une certaine plénitude dont l’âge adulte nous éloigne souvent.
Avant de jouer un des instruments qui s’apprennent au conservatoire, Nicolas Moreaux a fait quinze ans de sifflement, réservant à la musique une place loin de la technique et de l’évaluation, tout contre la naïveté de l’enfance. Puis il a choisi le moins soliste des instruments, celui qui lui permettrait d’écouter la musique des autres. Il est arrivé sur le chemin escarpé du jazz en cherchant l’intensité et la profondeur, l’oreille toujours ouverte à des traditions moins sophistiquées, le coeur plein d’enthousiasme et d’innocence.
À l’heure d’enregistrer ce nouvel album, son deuxième après “Beatnick” en 2009, ce n’est pas à lui qu’il a d’abord pensé mais aux musiciens qui partagent son amour total de la musique et évitent le poison du jugement. Préserver l’innocence et l’enthousiasme est le privilège des sages, on ne doit pas s’étonner que ce groupe réunisse les improvisateurs les plus demandés de la scène jazz française et européenne, aux côtés de la jeune chanteuse suédoise Frida Anderson dont la voix délicate s’intègre parfaitement au son de l’orchestre sur “Cool Water”. Deux batteries, deux guitares, deux saxophonistes ténor, les doublons sont plus nombreux que les instrumentistes seuls à leur poste, et soulignent que l’ego n’a pas sa place ici.
Les compositions de Nicolas Moreaux émanent d’une écriture intuitive qui accepte sa simplicité et ses imperfections comme le meilleur chemin vers une émotion partagée. L’arrangement des morceaux a été volontairement laissé au soin des musiciens, les poussant à un degré rare d’écoute et de communion. Les solistes côte à côte, Bill Mc Henry et Christophe Panzani sur “Far” ou David Doruzka et Pierre Perchaud sur “Baroc”, ressemblent à des promeneurs bras dessus bras dessous, qui parlent et écoutent avec le même plaisir et il est parfois difficile pour l'auditeur de les distinguer.
Tout au long de l’album, les batteries d’Antoine Paganotti et Karl Jannuska se fondent en un seul tapis rythmique frémissant de vie. La voix si distincte d'Olivier Bogé résonne sur “Guatemala” ou “The Way To Reikjavik” avec un lyrisme plein de vulnérabilité, qui n'oublie jamais le son du groupe dans ses élans.
Les morceaux sont souvent sous-tendus par une nappe sonore résiduelle, comme le silence à l’ombre d’un arbre est aussi fait du bruit de la rivière toute proche... Sur le morceau titre, le plus atmosphérique de l’album, premier et arrière plan se confondent même définitivement. Les ébauches de mélodies, les traits rythmiques s’échappent de la masse sonore puis se laissent engloutir par elle, les voix individuelles s’effacent et il ne reste que l’évocation belle et inquiétante d’un ailleurs lointain.
Que l’album porte le nom d’une composition commune spontanée n’est pas un hasard. “Fall Somewhere” exprime l’abandon de l’improvisateur à l’inspiration de l’instant, la confiance en soi et dans les autres qui permet à la musique, comme l’eau qui coule, de trouver seule son chemin.
C’est aussi la douce mélancolie de l’automne quelque part. Ce disque a de nombreuses sources dans le jazz, le rock et l’improvisation libre, tous embrassés avec la passion et la plénitude des jeux d’enfant. On y trouve l’empreinte de Paul Motian, mentor de Bill McHenry, mort la veille de l’enregistrement, mais aussi la trace d’amitiés et de liens familiaux : sa grand mère Cécile, violoniste encore active à 95 ans, et sa nièce dont l’expression rêveuse orne la pochette de l’album. C’est aux émotions et aux souvenirs de celui qui l’écoutera que cet album s’offre désormais, comme une main tendue.[Guilhem Flouzat]
Nicolas Moreaux est né en 1973 à besançon, où il passe son enfance à siffler et mémoriser de nombreuses musiques, refusant l'apprentissage de la musique. Petit, il était plutôt attiré par la peinture, mais malgré tout, il passait son temps à enregistrer de la musique sur son poste radio-cassette, et a toujours été passionné par tout type de musique.
Il devient un vrai musicien vers l'âge de 23 ans au contact de sa grand-mère violoniste descendante de l'oncle de Berlioz et chez qui la musique s'est transmise générationnellement.
C'est là qu'il entre au conservatoire de Dole, et apprend très vite les bases.
A 27 ans, il vit à Lyon où il joue dans de nombreux clubs, enregistre ses propres compositions avec David Sauzay et Stephane Foucher.
Il fait un séjour à New York où il est intégré à la New School mais n'a pas les moyens financiers d'en suivre les cours. Il prend donc des cours particuliers avec Ben Street, Dennis Irwin, Johannes Weindenmuller...
En 2008, il enregistre son premier disque "beatnick" avec deux musiciens espagnols Perico Sambeat et Albert Sanz...
Depuis, il est en résidence au Babilo, il compose, joue, enregistre avec de nombreux artistes qu'il admire (Tigran Hamasyan, Jeff Balard, Chris Cheek...), part en Islande avec le pianiste Agnar Mar Magnusson, joue dans la formation de Gaël Horelou et vient de co-écrire un prochain CD avec le saxophoniste Robert Stillman.
En 2012 il joue dans "Water Fall" de Pierre Perchaud trio avec Chris Cheek, choc Jazz Magazine/Jazz Man, et la même année dans "EP n°1" de Tigran Hamasyan.
En 2013 sort "Fall Somewhere", deuxième disque chez Fresh Sound, un recueil de compositions écrites entre 2002 et 2012, double quartet avec le saxophoniste Bill McHenry, un disque qui est dédié à Paul Motian, mort le jour même, un des membre du quartet de Bill....
Le Coup de Coeur d'Alex Dutilh
Nicolas Moreaux (contrebasse)
Bill McHenry, Christophe Panzani (sax ténor)
Olivier Bogé (sax alto)
Pierre Perchaud, David Doruzka (guitares)
Antoine Paganotti, Karl Jannuska (batterie)
Invités:
Tigran Hamasyan (piano)
Frida Anderson (voix)