Tribune de Jean-Paul Cluzel - Le monde, 17 janvier 2009
Ce jour où les hommes blancs sont devenus minoritaires.
La vie m'a fait comprendre tôt que la Nation allait devoir intégrer une réalité nouvelle pour la France, celle des communautés. Si nous ne faisons pas de la diversité de nos origines une richesse, le pacte républicain sera ébranlé par les oppositions communautaires. L'audiovisuel public, sa radio au premier rang, ont un rôle à jouer. En 1968 j'étais étudiant à l'Université de Chicago. Celle-ci est entourée par le désormais célèbre quartier du " South Side " dont Michelle Obama est issue. L'assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968 a déclenché de violentes émeutes. Un siècle après la victoire de Lincoln, les étudiants, des blancs dans leur écrasante majorité, ont dû être protégés cinq jours durant par la garde nationale venue en hélicoptères. A ces émeutes, à celles de Watts, le président Lyndon B Johnson n'a pas simplement réagi par la fermeté. Il a mis en place un dispositif d' " affirmative action ". L''élection du premier Président noir des Etats-Unis en est à beaucoup d'égards le résultat.
Deux ans plus tard, travaillant à la Martinique, terre plus anciennement française que Nice ou l'Alsace, j'ai constaté que 120 ans après Victor Schoelcher " nègres " et " blancs " cohabitaient plus qu'ils ne vivaient ensemble.
La France métropolitaine, au cours des années 60, avait accueilli un nombre considérable d'antillais et de maghrébins appelés par le développement industriel de l'époque. Ensuite sont venus les africains au sud du Sahara, chassés par une terrible misère. Il était clair que sans une conception rajeunie de la Nation, intégrant nos diversités nouvelles, la France connaîtrait tôt ou tard les déchirures américaines. La France de Jules Michelet s'est lézardée le 30 octobre 2005 à Clichy sous Bois. L'arrivée récente au gouvernement d'hommes et surtout de femmes issus de la diversité, dotés de personnalités parfois contestées mais toutes remarquables, est une des réactions les plus concrètes à ce long oubli des réalités.
Les médias peuvent contribuer, par la composition de leurs équipes et l'exigence de leurs programmes, à une France plus conforme à sa diversité d'aujourd'hui. Pourtant la radio présente une difficulté spécifique: celle de devoir refléter les minorités " visibles " sur un média qui par définition ne donne pas à voir. Nos auditeurs savaient-ils qu'Harry Roselmack était antillais, quand il était déjà si brillant sur France Info ?
C'est pourquoi un traitement résolu de la diversité est considérée par Radio France comme une mission centrale. J'ose affirmer aussi que " pour faire des politiques qui comptent, il faut compter ". Cela ne veut pas dire instaurer des quotas, mais savoir mesurer avec tact les réalités et les avancées.
Radio France a privilégié la formation de jeunes issus des milieux défavorisés en jouant un rôle pionnier dans la signature d'accords de formation en alternance avec nos grandes écoles de journalisme. Nous avons adhéré à la " charte de la diversité dans l'entreprise ", rédigée à l'initiative de Claude Bébéar. Radio France a l'une des plus belles maîtrises de jeunes chanteurs d'Europe. Nous avons ouvert pour elle une deuxième école, à Bondy, dans le " 9-3 ". 40 élèves y étudient aujourd'hui et viennent de se produire pour la première fois sur une scène professionnelle.
Le 20 janvier, Barack Obama accèdera à la Présidence des Etats-Unis. A ses côtés travaillera une équipe gouvernementale où les hommes blancs seront, pour la première fois dans le monde occidental, minoritaires par rapport aux femmes, aux noirs, aux " latinos " ou aux asiatiques.
La veille, le lundi 19, toutes les chaînes de Radio France vont se mobiliser chacune à leur manière pour donner à comprendre cet évènement majeur. Nous pouvons nous appuyer sur la confiance de nos 13 millions d'auditeurs qui nous placent en tête de toutes les radios, sondage après sondage. Radio France est le seul média capable de se mobiliser pour offrir une totale complémentarité des angles d'approche : les 41 stations de France Bleu dans la proximité ; France Musique et FIP à travers la musique ; France Culture par une approche culturelle et intellectuelle ; le Mouv', par le contact avec les jeunes ; France Info, en informant sur les faits ; et France Inter, avec une approche " tous horizons ". La radio publique, souvent plus discrète que la télévision, montrera lundi sa capacité à créer l'évènement et jouera le rôle qui doit être le sien : lutter contre le risque de déchirures irréparables au sein du pays et prendre sa part dans l'affirmation de la cohésion nationale, indissociable de la prise en compte d'une diversité qui est, plus que jamais, une richesse de la France.
Jean-Paul CLUZEL
Président-directeur Général